• Le 10 avril 2020

Avant la crise sanitaire du Covid-19 que nous traversons, d'autres grandes épidémies ont jalonné l'histoire. La peste noire - au XIVe siècle - fut l’une des plus marquantes. En quelques années, elle a fait entre 75 et 200 millions de morts et bouleversé le monde médiéval. Où et comment cette maladie s’est-elle développée ? Comment les sociétés ont fait face à cette grande crise sanitaire ? Quels impacts économiques, démographiques et spirituels cette épidémie a eu sur les sociétés ? Annick Peters-Custot, chercheuse au Centre de Recherches en Histoire Internationale et Atlantique (CRHIA – Université de Nantes) revient sur cette épisode de l’Histoire.

Peste noireQue sait-on des causes de la peste noire et comment s’est-elle propagée ?

Les sources ne permettent pas de savoir où exactement l’épidémie est née. On a longtemps fixé son foyer en Chine, mais on privilégie plutôt aujourd’hui trois foyers possibles : le bassin de la mer Caspienne, le Kurdistan, ou la basse vallée de la Volga. Sa large circulation est liée aux structures du commerce mondial, qui faisaient communiquer le grand commerce méditerranéen - tenu largement par les cités italiennes - et le commerce oriental (Chine, Asie centrale, monde arabe et Inde). Les deux grands bassins commerciaux se rencontraient le long de la Mer noire. C’est là que les sources attestent des premiers cas de contamination de marchands génois, qui introduisirent ensuite l’épidémie en la transportant dans les cales des navires : d’abord dans les ports de Messine (octobre 1347) et Marseille (novembre 1347) puis dans toute l’Italie. A partir de là, le virus toucha avec une vitesse record l’ensemble du monde connu, sous ses deux formes : bubonique (printemps-été) et pulmonaire (hiver, mortelle à 100%).
 

Une fois l’épidémie propagée, quels ont été les facteurs qui ont permis son expansion record ?

Les villes ont été les principaux foyers de propagation. Mais l’épidémie s’est aussi répandue dans les campagnes, à la faveur des départs des familles les plus aisées fuyant les villes et disséminant la peste avec elles. Une attitude qui n’a pas beaucoup changé... Mais au-delà de cela, la "réussite" de la propagation de l’épidémie tient au fait qu’elle toucha une population déjà affaiblie et des structures socio-économiques fragilisées. C’était particulièrement le cas de l’Occident du début du XIVe siècle, secoué par les premiers effets de la surchauffe démographique et économique et d’une récession déjà visible avant 1348 (grande famine de 1315-1317, crises du salariat, révoltes en ville,...).
 

Comment l’épidémie a-t-elle été gérée ?

En réalité, l’épidémie s’est essoufflée toute seule : quand elle s’installe dans une région, elle sévit 6 à 9 mois puis s’en va, même si on observa des "retours de peste" jusqu’à la fin du XVe siècle. A l’époque, les connaissances médicales sur la peste étaient nulles. On était capable d’identifier la maladie mais pas de l’expliquer, ni d’y répondre. La rationalité médicale voyait l’origine de la peste dans la "corruption de l’air". Les médecins de l’Université de Paris ont rendu dès octobre 1348 un rapport qui identifiait comme cause de la peste les conjonctions de planètes dites "chaudes" (Jupiter et Mars) qui auraient provoqué cette corruption de l’air. Même si ces théories nous paraissent difficiles à comprendre, elles montrent quand même que les pouvoirs avaient rapidement pris la mesure du désastre et tentaient de lutter. C’est d’ailleurs le roi de France, Philippe VI, qui avait commandé ce rapport dès le mois d’août 1348. Ces causes témoignent aussi d’une rationalité qui contraste avec les rumeurs qui circulaient alors, attribuant notamment aux communautés juives la responsabilité de l’épidémie par empoisonnement de puits.
 

Face à ce fléau, quelles mesures concrètes ont été prises pour endiguer la propagation de l’épidémie ?

Les retours de peste ont été l’occasion d’élaborer des stratégies, en particulier dans les communes italiennes, des institutions de gouvernement de taille suffisamment modérée pour permettre l’édiction et l’application de mesures réellement efficaces. Dès 1377 pour la République de Raguse (Dubrovnik), on instaura pour tous les navires entrant au port un temps d’isolement total de 30, puis 40 jours. Venise, en 1423, profita de la présence d’îlots dans sa lagune pour y placer le premier "hôpital" pour isoler les pestiférés, que toute l’Europe imitera sous le nom de lazaret. Venise encore instituera une sorte de "passeport sanitaire" individuel, autorisant la circulation seulement aux individus déclarés sains et provenant de villes indemnes de l’épidémie.


A la sortie de cette crise sanitaire, dans quel état se trouvait la société ?

En l’espace de deux ans et demi, le monde tel qu’il avait été construit n’existait plus. Le plus impressionnant a été le choc démographique, même s’il est impossible à déterminer avec précision en l’absence de sources fiables. La peste noire aurait fait entre 75 et 200 millions de morts. On est très au-delà des chiffres de la mortalité de la Grippe espagnole ou, dans un autre ordre d’événements, de la Seconde Guerre Mondiale. Lors de la première vague seule (1347-1352), on estime que 30 à 50 % de la population européenne aurait disparu. La France ne retrouva qu’au XVIIe siècle son niveau démographique des années 1280... Les effets économiques ont également été considérables. Dans une économie pré-industrielle, où l’essentiel de la production est agricole et dépend du nombre de bras, la peste entraîna une chute drastique de la production alimentaire, donc des disettes, et un cercle vicieux se met en branle. La raréfaction de la main-d’œuvre créa des troubles dans les villes (augmentation des salaires) et dans les campagnes (recul des terres cultivées). Les élites culturelles furent amputées.
 

Cette épidémie a-t-elle également changé les mentalités ?

Le traumatisme mental a été énorme pour des sociétés qui étaient jusque-là dirigées par une pensée religieuse et providentialiste qui avait tendance à considérer les maux collectifs comme individuels, comme l’expression de la colère divine. Associée aux autres malheurs du temps (la Guerre de Cents ans…), la peste contribua à développer de multiples expressions d’une foi ardente, mais pénitente, liée aux corps meurtris et aux âmes endeuillées. Processions de flagellants, discours apocalyptiques, danses macabres et représentations aussi réalistes que terrifiantes des cadavres, ont été autant de manifestations traumatiques d’un vaste désarroi collectif.